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Tour de France (19ème étape)

 

Stop à la langue de bois ! Je continue ma tournée des paddocks ce matin à Modane où j'ai rencontré l'insaisissable Laurent Jalabert lors de son footing matinal. Tu ne connais pas Laurent Jalabert, ce routier-sprinter devenu rouleur-grimpeur en Espagne sous l'égide de Manolo Saiz au milieu des années 1990 ? Je te parle là du Panda, ce champion cycliste qui ne mangeait pas que du bambou pour écraser le Poggio, et non du consultant grincheux tentant de relever désespérément le niveau des commentaires affligeants sur France Télévisions ! Après trois semaines de Tour à fréquenter les plus grands imbéciles de la planète vélo, notre Jaja national se lâche un peu. Attention à l'échappée...

 

TB : Salut Laurent, comment te sens-tu actuellement ?

LJ : Physiquement, ça va. Mentalement, c'est un peu plus dur. Cela fait trois semaines que je passe à commenter le Tour à côté d'un abruti de 120 kilos qui ne connaît rien au vélo...

 

TB : Supporter Thierry Adam en tant que consultant est-il plus difficile que faire le Tour de France en tant que coureur ?

LJ : Pour avoir fait les deux, je n'hésiterai pas une seconde en affirmant que oui. ll me casse sévèrement les couilles depuis Noirmoutier. Je ne suis pas loin de l'Adam burn out ! Mais bon passons...

 

TB : Ces footings tous les matins, c'est pour évacuer cette souffrance psychologique ?

LJ : Oui même si je continue à m'entretenir toute l'année pour rester en forme...

 

TB : Lorsque j'ai couru mon Tour de France 2011, j'ai dormi dans ta chambre attitrée à Tarascon sur Ariège...

LJ : Excellent ! J'espère que t'as fait gaffe à mes seringues dans la salle de bain...

 

TB : Oui mais j'ai été surpris qu'à 42 ans tu aies encore recours au dopage...

LJ : Tu sais, lorsqu'on commence à se doper, c'est difficile d'arrêter ! D'autant plus que je continue à pratiquer du sport de façon intensive. Je cours des marathons, participe à des Iron Man, entraîne l'équipe de France de cyclisme sur route. Beaucoup de bonnes raisons de ne pas lâcher les fléchettes...

 

TB : Mais tu carbures quand même moins fort que lors de ta brillante carrière ?

LJ : Bien évidemment. Quand tu cours le Tour de France, c'est l'artillerie lourde : EPO et transfusion sanguine ! Une fois que tu prends ta retraite, tu continues juste avec quelques petits extras style corticos et amphets, ça suffit largement...

 

TB : Qui sont tes fournisseurs ?

LJ : J'ai toujours eu mes contacts dans le vélo. Quand j'étais coureur à mes débuts en France, je ne prenais pas grand chose. L'EPO est arrivé sur le marché au début des années 1990 mais les équipes françaises étaient un peu récalcitrantes à l'utiliser. J'ai donc rapidement compris qu'il était indispensable pour moi de m'exiler à l'étranger pour réussir. A la ONCE, j'avais accès à tout ce dont un champion peut rêver...

 

TB : C'est à dire ?

LJ : Un soigneur attitré et des médecins prônant le dopage généralisé dans l'équipe !

 

TB : Qui était le cerveau de la ONCE en terme de préparation scientifique ?

LJ : Au début, on bossait avec des docteurs espagnols dont Fuentes mais ce dernier n'était pas encore le meilleur sur le marché à l'époque. Lors de Milan - San Remo 1993, j'ai rencontré le docteur Ferrari dans un hôtel de luxe de la Riviera. A partir de ce moment-là, ma carrière a pris une toute autre dimension...

 

TB : J'étais avec Michele Ferrari l'autre jour à Pinerolo. Sympathique le bonhomme...

LJ : Oui, j'ai bossé avec lui de 1993 à 1998. C'est grâce à lui que j'ai gagné Milan - San Remo, le Tour de Lombardie, la Flèche Wallonne, Paris - Nice ou le Tour d'Espagne. Je lui dois beaucoup...

 

TB : Pourquoi t'en être séparé en 1998 ?

LJ : L'affaire Festina a ruiné notre collaboration lors du Tour de France 1998. J'ai dû quitter la course comme un voleur pour ne pas me faire coincer comme mon pote Richard. A partir de ce moment-là, on ne pouvait plus travailler avec lui, c'était devenu trop risqué. Et mes résultats ont commencé à s'en ressentir...

 

TB : Lors du Tour d'Italie 1999, tu es à Madonna di Campiglio lors de l'exclusion rocambolesque de Marco Pantani...

LJ : C'était surréaliste. Personnellement, je n'ai jamais pu blairer Pantani, il se la racontait trop et je n'aimais pas ça. Son exclusion ne m'a donc pas dérangé plus que ça. Lorsqu'on est en coureur cycliste, on se concentre avant tout sur soi. Les bons dosages pour passer à travers les contrôles. Pantani avait merdé ce jour-là, tant pis pour lui...

 

TB : Deux ans plus tard sur ce même Giro, il y a le blitz de San Remo où l'on voit des coureurs sauter du deuxième étage de leur hôtel pour échapper aux contrôles des douaniers. Tu ne regrettes certainement pas de ne jamais être revenu sur le Tour d'Italie ?

LJ : Évidemment que non. Le Giro comme le Tour étaient devenus trop dangereux pour se charger en toute impunité à la fin des années 1990. J'ai alors préféré me concentrer sur les courses en Espagne. Je venais encore sur le Tour mais plus pour le gagner. Je n'avais plus les produits pour ça dans ma valise...

 

TB : Vu de France, on a l'impression qu'en Espagne tout a toujours été permis niveau dopage ?

LJ : Oui. L'Espagne est un pays à forte consonance nationaliste. A mon époque, ce pays sortait à peine du franquisme. Il y a toujours eu une volonté réelle là-bas de protéger les coureurs locaux. Ce n'est pas par hasard que j'ai couru près de dix ans chez eux...

 

TB : Tu as été numéro un mondial des années EPO sans jamais te faire pincer. Quel était ton secret ?

LJ : Les meilleurs dirigeants, les meilleurs docteurs, pas mal de réussite aussi...

 

TB : Parle-nous un peu de Manolo Saiz, ton directeur sportif à la ONCE ?

LJ : Saiz n'a jamais été coureur cycliste, ne s'est jamais chargé mais il connaissait toutes les ficelles du métier. Si l'on ne se fait pas gauler au Tour de France 1998, c'est en partie grâce à lui. Je me souviens d'un soir à l'hôtel où il nous avait dit que les flics voulaient absolument mettre la main sur notre camion pharmaceutique ambulant. Il avait élaboré une stratégie édifiante pour y échapper. Et il a brillamment réussi...

 

TB : A tel point qu'il déclare dans la foulée avoir mis "un doigt au cul du Tour" !

LJ: Oui, c'était du Manolo tout craché. Un impulsif de première...

 

TB : Et Eufemanio Fuentes ?

LJ : On a toujours bossé plus ou moins avec lui. Mais notre collaboration s'est sérieusement renforcée à partir de 1998 lorsqu'on a arrêté de fréquenter Ferrari. Fuentes a toujours été quelqu'un de très discret dans le milieu. Il avait compris les contraintes des coureurs sur les Grands Tours. Dans un premier temps, il nous donnait juste des produits pour suivre. Et puis avec toutes ces histoires en France et Italie, il est devenu de plus en plus professionnel. Il a gagné son premier Grand Tour avec Heras en 2000, l'histoire était lancée...

 

TB : En fin de carrière, tu quittes Saiz et l'Espagne pour Bjarne Riis et la CSC ?

LJ : Un choix purement sportif. Riis montait un beau projet au Danemark et comme je conservais Fuentes comme médecin, le challenge m'intéressait beaucoup...

 

TB : Ce sont alors les années Jaja à poids sur le Tour avec à la clé une popularité exceptionnelle ?

LJ : Oui, lorsque je courais en Espagne, je gagnais beaucoup de courses mais les français ne m'aimaient pas. En fin de carrière, je me suis mis à faire des échappées inutiles, à passer en tête des cols du Tour de France sans plus rien remporter, et la France s'est subitement mise à m'aimer. Pourquoi ? Je n'en sais rien...

 

TB : Peut-être parce que les français ne sont pas les gens les plus intelligents au monde ?

LJ : Possible. Quand je vois avec qui je bosse à France Télévisions, je comprends subitement mieux...

 

TB : Revenons à l'actualité car la 19ème étape va démarrer, tu penses quoi de ce Tour de France 2011 ?

LJ : C'est sympa d'avoir un français en jaune si près de Paris. Cela redonne de l'intérêt à la Grande Boucle...

 

TB : Entre nous, Thomas Voeckler tourne à quoi pour tenir aussi bien en haute montagne ?

LJ : Il ne bosse pas avec Fuentes, ni avec Ferrari, si c'est la question ! Je ne sais pas trop en fait mais il est très fort...

 

TB : Jusqu'où peut-il aller ?

LJ : Il est maintenant assurer de finir dans les quatre premiers à Paris. Mais lorsqu'on a passé près de deux semaines en jaune, on espère forcément mieux que terminer quatrième...

 

TB : Dernière question avant que je ne te laisse aller rejoindre ce gros porc de Thierry Adam dans la cabine des commentateurs, quel scénario vois-tu aujourd'hui entre ici et l'Alpe d'Huez ?

LJ : Une course de mouvement avec Contador qui bouge très tôt dans le Galibier car il il s'est bien rechargé cette nuit. Derrière, la grande bataille dans l'Alpe d'Huez avec Voeckler qui conserve son maillot jaune pour trois infimes secondes sur Franck Schleck, le suspense restant entier pour demain sur le chrono de Grenoble...

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