Contre toute attente, Cadel Evans a fini par remporter le Tour de France. Aussi fou que cela puisse paraître, l'australien aura dû attendre ses 34 ans pour réaliser son rêve le plus fou, ce qui en fait le plus vieux vainqueur du Tour de l'après-guerre ! Parce que Cadel Evans n'est pas un coureur ordinaire, parce qu'il vient et revient de très loin, parce qu'il incarne la mondialisation du cyclisme et une certaine philosophie du sport, son triomphe sur les Champs-Elysées redonne un semblant de crédit à cette course rendue inhumaine par ses excès en tout genre...
Qui es-tu Cadel Evans ? Un homme discret venant d'une petite ville du nord de l'Australie qui s'est d'abord brillamment illustré en VTT en y décrochant deux Coupes du Monde à la fin des années 1990. Dans la foulée, il finit 7ème des Jeux Olympiques de Sydney avant d'entamer une brillante carrière sur route. Il atterrit dès 2001 en Italie au sein de la redoutable machine à gagner Saeco. A l'époque, le dopage tourne à plein régime de l'autre côté des Alpes. Il cotoie là-bas les peu recommandables Mario Cipollini, Paolo Savoldelli, Laurent Dufaux ou Savaltore Commesso. Mais il y apprend le métier. Il gagne des courses de seconde zone comme le Brixia Tour ou le Tour d'Autriche où il l'emporte notamment au sommet de la Kitzbüheler Horn, l'une des ascensions les plus difficiles d'Europe !
En 2002, il passe dans l'armada Mapei. Il obtient de bons résultats dès le début de l'année avant de se révéler sur le Tour d'Italie. Son leader Stefano Garzelli étant exclu pour contrôle positif à la probénicide, il se découvre en leader jusqu'à prendre le maillot rose à quatre jours de l'arrivée à Milan. Mais il craque le lendemain sur les pentes du Passo Coe où Savoldelli, son ancien équipier, s'envole à la conquête de son premier Giro. Il perd un quart d'heure dans l'opération et finit son premier Grand Tour à la 14ème place.
En 2003, c'est l'exil à la T-Mobile où la cohabitation avec les plus célèbres chaudières d'Outre-Rhin se passe mal. Il se brise plusieurs fois la clavicule et n'obtient pas le moindre résultat significatif. Il semble en net regain de forme l'année suivante mais n'est pas retenu non plus au Tour de France 2004 où on lui préfère Santiago Botero ou Daniele Nardello pour porter les seringues de ses leaders Jan Ullrich et Andreas Klöden. L'expérience allemande tourne au fiasco et il signe en 2005 à la Lotto. Il y restera cinq saisons avec des hauts et des bas.
Cadel Evans devient un homme du Tour de France à la fin de l'ère Armstrong. 8ème de la Grande Boucle en 2005, il grimpe à la 4ème place en 2006 avant de frôler la victoire les deux années suivantes. En 2007, il est littéralement volé par Alberto Contador qui a été dédouané avec complaisance de l'Opération Puerto. L'espagnol profite du sillage de Michael Rasmussen dans les cols qui sera lui-même exclu de la Grande Boucle à la sortie des Pyrénées après des errances volontaires sur sa localisation en juin pour échapper aux contrôles des vampires de l'UCI. Contador l'emporte à Paris pour 23 infimes secondes sur Evans qui se console avec la victoire dans le Pro Tour au prix d'une régularité impressionnante tout au long de l'année (7ème de Paris-Nice, 4ème du Tour de Romandie, 2ème du Dauphiné, 2ème du Tour de France, 4ème du Tour d'Espagne, 5ème du championnat du monde et 6ème du Tour de Lombardie).
L'année suivante, les plus grands imposteurs de la planète cyclisme ne sont pas conviés à la fête de juillet, ce qui fait naturellement d'Evans le grand favori du Tour. Victime d'une chute lors de la 9ème étape qui le handicape à l'épaule, il s'empare cependant du maillot jaune dans les Pyrénées avant de le céder dans les Alpes face à l'armada CSC. Il reste cependant au contact au général et ne doit même rattraper qu'une minute et 34 secondes sur le piteux rouleur Carlos Sastre lors du dernier contre-la-montre de St Amand-Montrond la veille de l'arrivée à Paris. Pour tous les spécialistes, le Tour est plié. Cadel va mettre trois minutes à l'espagnol et remporter sa première Grande Boucle. Mais l'australien coince en Centre France, ne sachant toujours pas expliquer sa défaillance exceptionnelle trois ans après. Sa défaite tourne au drame, croyant qu'une telle opportunité ne se représentera jamais...
Il a bien raison de penser cela car en 2009, le retour d'Armstrong ne joue pas en sa faveur. Les contrôles antidopage s'adoucissent et les escrocs réapparaissent sur le devant de la scène. Evans est éliminé dès le chrono par équipes de Montpellier où il reproche violemment à ses dirigeants de ne pas lui avoir donné une équipe à la hauteur de ses ambitions. Largué au général avant même les Pyrénées, sa tête lâche de façon déconcertante. Il devient Cadel la pleureuse et Evans le looser. Finissant à une anonyme 30ème place, il tente de se racheter à la Vuelta mais le sort semble s'acharner contre lui dans la la Sierra Nevada. Victime d'un ennui mécanique, il tarde à être dépanné dans l'ascension et invoque un complot hispano-espagnol. En effet, Valverde et Sanchez mènent la danse sur leurs terres et Evans doit abandonner la victoire finale au profit d'un élève studieux du docteur Fuentes. Mais une semaine plus tard, c'est la revanche à Mendrisio où il décroche en opportuniste le titre de champion du Monde sur route profitant du marquage des espagnols sur Fabian Cancellara, archi-favori dans son pays !
Il quitte la Lotto dans la foulée pour BMC où son maillot arc-en-ciel lui impose de revenir sur le Tour d'Italie pour le gagner. Aérien dans la Flèche Wallonne quelques jours plus tôt, il se présente en grand favori étant donné que les cadors font l'impasse en vue du Tour de France. Mais il ne trouve jamais le bon rythme en haute montagne où il est devancé par le revenant Ivan Basso qui a purgé ses deux ans de suspension. Cadel finit cinquième et croit bon de s'aligner dans la foulée au Tour de France où sa réputation de pleurnicheur ne va pas s'arranger. Profitant de l'étape des pavés d'Arenberg, il se présente avec un peu d'avance au pied des Alpes. Il s'empare naturellement du maillot jaune à Avoriaz malgré une chute en début d'étape. Mais le lendemain, il explose vers St Jean de Maurienne, victime du tempo infernal imprimé par le duo Contador - Schleck. Il finit en larmes et évoque une fracture à son coude gauche. Il finit malgré tout le Tour dans l'anonymat par respect du maillot de champion du Monde...
En 2011, la retraite forcée d'Armstrong pour procès aux Etats-Unis et l'avenir en suspens de Contador contrôlé positif au clenbutérol sur le Tour 2010 lui font croire que c'est peut-être enfin sa chance. Il élabore un programme sur mesure en vue de briller au Tour de France. Il remporte au printemps Tirreno-Adriatico, le Tour de Romandie avant de finir deuxième au Dauphiné. Il se présente dans les meilleures conditions possibles au départ de la Grande Boucle et exploite d'entrée sa condition en finissant deuxième au Mont des Alouettes derrière Gilbert et premier à Mur de Bretagne où il résiste à un Alberto Contador fatigué par sa victoire au Giro et son avenir incertain dans les pelotons. Contrairement à bon nombre de favoris, Evans ne va pas au tapis au terme d'une première semaine hyper nerveuse qui voit l'élimination sur chute de Brajkovic, Wiggins, Horner, Vinokourov, Van den Broeck ou encore Klöden. Dans les Pyrénées, il se contente de suivre le faible rythme des frères Schleck pour rester en embuscade au général derrière l'incroyable Thomas Voeckler...
Dès le début des Alpes, il relaye une attaque de Contador dans le col de Manse pour reprendre quelques secondes au général sur tous les favoris. Le surlendemain, il est prisonnier de l'attaque d'Andy Schleck dans l'Izoard parti pour remporter l'étape reine et le Tour de France. Personne ne voulant le relayer en tête de course, il assure lui-même la poursuite du dandy luxembourgeois dans le Galibier, se retrouvant momentanément dans son meilleur rôle, celui de la défense à outrance. Il limite la casse sur le toit du Tour et reste dans le jeu pour la victoire finale. Le lendemain, il doit de nouveau subir la foudre d'Andy et Contador dès le pied du Télégraphe. Sentant qu'il se met progressivement dans le rouge pour suivre les deux fusées de la montagne, il simule un incident mécanique pour ne pas dévoiler sa faiblesse passagère. Il se refait une santé dans le le peloton avant de démarrer sur le haut du Galibier pour combler son retard sur le cadet des Schleck. Lancé dans une descente folle où il ne trouve là non plus pas beaucoup d'alliés de circonstance, il rentre tout seul au Freney d'Oisans sur le groupe de tête. Tout est à refaire au pied de l'Alpe d'Huez où Evans joue les patrons dans la roue des Schleck. Il sort des Alpes avec moins d'une minute à rattraper sur Andy, maillot jaune du Tour, avant le dernier contre-la-montre à Grenoble qu'il avait méticuleusement repéré sur le Dauphiné. Et cette fois-ci, Cadel le looser devient Evans le tueur. Il massacre les frères Schleck sans la moindre compassion pour devenir le premier australien vainqueur du Tour de France !
Sur les Champs-Elysées, Cadel Evans savoure sa victoire avec les siens. Son triomphe est celui de la patience. Sur ce Tour, l'australien n'aura pas placé le moindre démarrage des trois semaines à l'avant de la course. Convaincu que tout se jouerait sur le dernier chrono, il a défendu avec la maestria d'un Miguel Indurain en haute montagne, comme il sait si bien le faire ! N'étant pas le plus doué du peloton, et certainement pas le plus chargé, Evans a dû composer avec les moyens du bord. Dégouté par les années Armstrong, Cadel a cependant toujours cru en son étoile : gagner un jour le Tour de France... même si tout le monde lui disait avoir laissé passer sa chance en 2008 contre Sastre ! Son titre de champion du Monde en 2009 a probablement décomplexé ce type attachant qui a dû quitter ses kangourous très tôt pour venir réussir en Europe. Installé en Suisse romande depuis de nombreuses années, il y a rencontré là-bas son épouse Chiara avec qui il a promis fidélité et maillot jaune à Paris ! Cadel Evans ne s'est jamais perdu dans l'emballement médiatique du sport business, ni dans les méandres du dopage. En cela, il est déjà un vainqueur à part du Tour de France !