Avant de tomber sur Pierrot le Molosse le 21 septembre dernier, j'avais roulé en compagnie d'Anthony Roux. Un jeune cycliste professionnel simple et ouvert qui m'avait confirmé tout ce qui se tramait du côté de Ténérife. Depuis 2008, l'île des Canaries est devenue le point de passage obligé pour peser sur les plus grandes courses du monde. Des classiques d'un jour aux grands tours. Les trente meilleurs coureurs du peloton international sont à Ténérife trois mois par an pour se préparer scientifiquement comme on dit dans le jargon. Là-bas, il n'y a qu'une route, la TF-21, dans le parc national du Teide. Le Teide, ce volcan perché à 3718 mètres d'altitude qui en fait le plus haut sommet d'Espagne. Et le quartier général du dopage génétique !
Depuis l'Opération Puerto de 2006, le docteur Fuentes a été contraint de transférer son laboratoire madrilène sur l'île de Ténérife. C'était le prix à payer pour sortir totalement blanchi de l'affaire Puerto. Un procès fictif dans la capitale espagnole, une sorte de constat à l'amiable entre les juges madrilènes et leur fédération cycliste. Ce scandale de dopage sanguin a dédouané avec complaisance Alejandro Valverde et Alberto Contador, les deux grands espoirs du cyclisme espagnol, lorsqu'il a dans un même temps accablé Ivan Basso et Jan Ullrich, les deux grands favoris du Tour de France 2006. On aurait appelé ça l'équité du temps de Franco...
Avec du recul, l'Opération Puerto a été une vraie fausse nouvelle pour l'Espagne puisque, depuis cinq ans, le Tour de France n'a jamais échappé à un coureur ibérique. Oscar Pereiro, Alberto Contador et Carlos Sastre se sont tour à tour succédés au palmarès de la plus grande course du monde. Et quatre ans après le scandale, Fuentes officie toujours dans le milieu comme les meilleurs coureurs du monde viennent toujours le consulter. On appelle ça vulgairement du foutage de gueule !
Je me souviens qu'à la Toussaint 1996, mes parents m'avaient emmené sur le Teide. Un garde nous avait arrêté à l'entrée du parc national pour nous expliquer comment ça se passait dans la région. Une heure plus tard, nous avions atteint à environ 2300 mètres d'altitude un col désertique digne d'un des meilleurs décors de western. De là, nous avions pris un téléphérique pour le volcan qui nous emmenait à 3700 mètres d'altitude. J'avais un mal de chien à respirer. A l'époque, je n'étais encore qu'un gamin, jeune et naïf, qui ignorait tout du sport et du cyclisme en particulier...
Réaliser près de quinze ans après que le Tour de France se joue maintenant dans cet endroit austère a de quoi laisser circonspect. Ce garde-barrière qui sert en réalité à alerter les coureurs de la venue prochaine des vampires de l'UCI. Cet hôtel situé à une heure de route de là, suffisamment loin pour que tout le monde ait le temps nécessaire de manipuler son sang afin de passer à travers les mailles de l'antidopage, il fallait s'appeler Eufemanio Fuentes pour réaliser un tel coup de génie. Avec du recul, on se demande juste pourquoi le fameux docteur n'y avait pas pensé plus tôt...
Alberto Contador, alias la moto de Pinto, est un grand habitué du Teide. On ne gagne pas les trois grands tours sans passer un trimestre chaque année par la case Ténérife. Là-bas, il s'entraîne au soleil en compagnie des frères Schleck, Valverde, Cunego, Vinokourov, Gilbert, Basso, Nibali, Kreuziger, Scarponi, Ricco, Rossi, Menchov and co. Le tout sous l'égide de Fuentes. Voilà le vraie raison de l'amitié qu'entretienne Alberto Contador et Andy Schleck. On ne se dope pas ensemble au printemps pour se tirer dessus en été et enterrer son meilleur pote plongé dans la tourmente une fois l'automne arrivé...
La tourmente ? Le volcan du Teide est entré ce jeudi en éruption. Une terrible coulée de lave. Alberto Contador, triple vainqueur du Tour de France, campioni del Giro d'Italia, rey de la Vuelta a España, a été contrôlé positif au clenbutérol lors de la seconde journée de repos à Pau sur la dernière kermesse de juillet. Vous savez, ces jours de repos consacrés en réalité à la vidange du carter moteur des deux cents scooters de la Grande Boucle. On ne roule pas 3500 kilomètres à 40 km/h de moyenne par-delà les Alpes et les Pyrénées en ingurgitant seulement de l'eau et des pâtes dans son organisme. Laurent Fignon, enferré jusqu'au bout dans le mensonge, comme la majorité des champions cyclistes, pourrait probablement aujourd'hui en témoigner...
Mais revenons à nos moutons. Ou plutôt à notre vache. Pourquoi du clenbutérol dans le sang de Contador ? Il aurait mangé une vache avariée importée d'Espagne. Une vache avariée qui comporterait également des traces de plastique. Une vache plastifiée au clenbutérol pour être précis. Voici l'explication de la moto de Pinto. Aussi crédible que la bonne bière de Landis, que les bonbons péruviens de Simoni, que les produits de Rumsas pour sa belle-mère ou encore que ceux de Vandenbroucke pour son chien ! Ce qu'il y a d'exceptionnel dans le cyclisme, c'est la capacité d'imagination de tous ses coureurs. Le ridicule n'a jamais tué, même s'il a enlevé récemment ce même Franck Vandenbroucke à seulement 34 ans d'une chambre glauque du Sénégal... comme il avait arraché un peu plus tôt Marco Pantani d'un hôtel lugubre de Rimini !
La vraie raison du contrôle positif de la moto de Pinto est bien évidemment toute autre. Un peu enrobé au Dauphiné en juin, Contador se serait injecté du clenbutérol pour maigrir (ce produit permet de maigrir sans perdre de masse musculaire) tout en se prélevant son sang au même moment. Une erreur de débutant ! Car, en se réinjectant ce sang pendant le Tour de France dans le cadre des fameuses transfusions sanguines (ce qui explique les traces de plastique), il ne pouvait être que contaminé au clenbutérol, même si ce n'était qu'en très faible quantité...
Qu'encourt maintenant le Pistolero ? Entre zéro et deux ans de suspension de la part de l'UCI. Il était déjà bel et bien impliqué il y a quatre ans dans l'Opération Puerto... et s'en était sorti qu'au seul titre qu'il incarnait, à l'époque, l'avenir du cyclisme espagnol. Quatre ans plus tard, l'UCI est-elle prête à son tour à lui faire un cadeau... de douze millions d'euros, le montant de son contrat mirobolant qu'il a signé pour ces deux prochaines saisons avec cet imposteur de Bjarne Riis ! Toute la question est maintenant là. En attendant, le Teide n'a pas fini de trembler...