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Le Java de Genève (24.7.10)

 

Salut mon pote. Si tu fais comme moi du vélo à un niveau que je qualifierai de très élevé, tu sais mieux que personne qu'il faut s'accorder quelques jours de pause dans l'année pour se régénérer. Aussi bien mentalement que physiquement. C'est pour ça que j'ai décidé de faire un petit break ce week-end à Genève chez un bon vieux pote. Un dénommé Seb.

 

Seb et moi, on se connaît depuis la maternelle. On a grandi ensemble à vrai dire. On a aussi fait les 400 coups tous les deux, ou plutôt tous les trois avec mon frère. Mon meilleur souvenir reste cette embuscade de psychopathe auquel nous avons brillamment échappé en 2001 sur un golf provençal de vieux bourgeois. Je t'explique en deux secondes. Avec mon frangin, on a vidé le golf de ses balles. Et vraisemblablement poussé le bouchon un peu loin en vendant nos trouvailles directement à la population locale. Ça n'a bien évidemment pas plu du tout à l'intendance du golf. Les mecs étaient tellement furax qu'ils ont ramené l'armée pour nous gauler. Seb, qui nous avait rejoint la veille en deltaplane depuis la Drôme, s'est retrouvé, bien malgré lui, au centre d'un conflit digne d'une troisième guerre mondiale. Oui mon pote, c'était bien Verdun.

 

On s'est fait encerclé comme des chiens dans notre repère de maquisards, une énorme villa de millionnaire en construction que nous avions investi pour les affaires courantes. J'ai rapidement compris que pour avoir une infime chance de sortir de ce traquenard, c'est-à-dire entier avec nos balles et notre blé, il fallait que l'un de nous trois se rende à l'ennemi pour faire diversion. En tant que commandant en chef du 3ème bataillon d'infanterie, je me suis naturellement proposé. J'ai insulté ce qu'on pouvait appeler les ricains de l'époque et favorisé la fuite de mes complices. Le problème, c'est que j'étais maintenant prisonnier de Bush. Retenu par un pauvre vigile de merde qui fanfaronnait dans son talkie-walkie comme s'il venait d'attraper Ben Laden. Pauvre type. Surtout que ça n'allait pas durer.

 

J'ai resserré mes sandalettes et me suis arraché à pince comme un voleur. Je n'ai jamais été un grand sprinteur mais je suis capable de tenir très longtemps à un rythme élevé. Le con qui me poursuivait tout en continuant de raconter sa life dans son transistor de merde pensait que j'allais progressivement perdre du terrain sur lui, surtout avec mes sandalettes achetées à Decathlon la veille pour la modique somme de... cinq francs ! Mais non. Dès lors que je suis arrivé sur un terrain inhospitalier, c'est-à-dire dans les caillasses, le merdeux derrière moi a lâché. Ou plutôt son genou a lâché. Il s'est viandé la gueule tout seul comme la vieille merde qu'il était. Je me suis retourné et j'ai pu admirer le type allongé par terre en train de chialer sa mère comme un gosse de cinq ans. Je lui ai fait un bras d'honneur et me suis enfui en traversant le canal de la Durance à la nage. J'étais déjà un grand malade à l'époque.

 

Depuis je ne me suis pas vraiment assagi. Je dirai juste que j'ai évolué dans ma folie. Ces retrouvailles avec Seb sont l'occasion de faire le point sur nos délires. Car depuis deux ans, c'est-à-dire depuis qu'il s'est installé sur les bords du Léman, on se voit fatalement moins. Seb a sympathisé là-bas avec une armée de bonasses. Des filles de l'est. Mais je t'avertis tout de suite que ce ne sont pas les mêmes que tu fréquentes déchiré le samedi soir en forêt de Sénart. C'est un cran au-dessus mon pote. Ou plutôt dix. A tel point que j'ai eu beau sortir toute ma palette de conneries que je n'ai rien serré de la soirée. Même en employant mon anglais à chier faisant d'habitude des ravages. Je crois qu'elles m'ont trouvé profondément stupide. Tant pis pour elles, elles ne sauront jamais ce qu'elles ont raté.

 

Vers 23 heures, après avoir déjà bien picolé, on est enfin sorti. Dehors, je me serai cru un jour d'arrivée de Tour de France sur les Champs-Elysées. Un peuple incroyable et multicolore. Ça allait de la racaille d'Annemasse au trader de Swiss Life. On a pris tous ensemble la direction du Java. Seb était complètement rond. Moi aussi d'ailleurs je crois, baragouinant des bruits sourds dans ma barbe avec ma bouteille de rosé à la main.

 

Le Java est une boîte branchée de Genève sur les quais du Mont Blanc. Alors inutile de te dire qu'un pauvre type comme moi, qui prend toujours un malin plaisir à ne pas être fashionable, j'ai longtemps cru que je ne rentrerai jamais dans cet endroit huppé. Seb m'a dit de ne pas m'inquiéter. Il paraît que si tu viens avec de la bonasse sur le porte-bagages, tu rentres toujours au Java. Qui plus est gratuitement. Alors il m'a prêté temporairement une de ses copines de l'est. Et ça n'y a pas manqué. Je suis rentré dans la boîte comme dans un moulin. Alors que si j'étais venu seul, j'aurai eu beau aligner mille francs suisses et lécher les bottes en cuir du videur, je serai resté dehors.

 

Une fois à l'intérieur, inutile de te dire que la musique m'a rapidement refroidi. Paris, Miami, Bagdad ou Genève, on reste en boîte mon pote, et tu dois savoir mieux que moi que je n'ai jamais supporté la musique dans ce genre d'endroit. J'ai donc rapidement mis mes bouchons pour ne pas vomir. Sur la piste de danse au loin, j'ai reconnu un certain Marc Rosset qui, complètement torché, était en train de lécher le pylône central du dance floor. C'est comme ça que je l'ai reconnu à vrai dire. Marc est une star au Java. J'ai donc rapidement abandonné mes bonasses de l'est pour me diriger vers lui. Il m'a emmené dans son coin VIP. Où, tu ne me croiras peut-être pas, j'ai rencontré toute l'équipe suisse de Coupe Davis. Il y avait là bien entendu le Rodgeur qui rechargeait les batteries après son mois de juin pourri à Paris comme à Londres. Et je t'assure qu'il se rechargeait bien le salaud. Il était tellement fait qu'il a péniblement dédicacé ma casquette RF. Ensuite il y avait Stan. Je ne te raconte pas non plus l'état du bonhomme. Il marchait tel un pantin désarticulé en manque de coke, tel Andy Meuhray quoi ! Pauvre Stan. Il m'a cependant confié qu'il comptait bien gifler le hamster des Highlands au prochain US Open. Il y avait encore là Marco Chiudinelli. C'était le seul mec à peu près sobre de la soirée. Il commençait ici sa préparation pour le barrage de Coupe Davis au Kazakhstan. Tu parles d'une préparation. Et il y avait enfin Martina, tu sais cette naine avec un poids chiche à la place du cerveau. Même mon ami Marc défoncé à l'hélium a refusé de lui passer dessus. Il a préféré la laisser à Radek le zombie. Solidarité tennistique m'a t-il expliqué. Quand on gagne des Grands Chelems, il faut savoir laisser des tournois challengers aux collègues. Et Martina, c'était le challenger du Java.

 

Tout ce gentil monde s'est séparé vers trois heures du matin. Rodgeur est parti un peu plus tôt car Milka l'harcelait trop de sms pour qu'il rentre. Tu comprends, elle ne le voit pas assez toute l'année partout à travers le monde. Et puis peut-être qu'elle avait juste besoin d'un bon coup de bite, hein qui sait. Elle est tellement moche et inconnue à Genève qu'elle ne serait jamais rentrée au Java. Désolé mon vieux Rodj' mais ta meuf ne ferait même pas bander un américain avec trois grammes dans chaque bras !

 

Bon tout ça pour te dire que j'ai passé un excellent samedi soir avec tout ce petit beau monde. Les suisses sont vraiment tranquilles. J'en ai profité pour donner rendez-vous à Rodgeur le vendredi 12 novembre prochain au tournoi de Paris-Bercy. Mon frère m'a réservé une place. Le Rodj' m'a promis d'y être. Ça fait sept ans qu'on l'attend un vendredi soir dans cette salle. Ça ne sera bien évidemment pas le Java, mais ça pourrait quand même être sympa...

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