
Dans la vie, il y a ceux qui parlent et ceux qui roulent ! J'appartiens sans discussion à cette deuxième catégorie. Inutile de déblatérer de beaux discours au repas de Noël ou du Nouvel An sous l'emprise de Champomy, l'année se joue de mars à octobre loin de l'hiver morose et de ses bonnes résolutions jamais tenues. A quoi reconnaît-on un forçat de la route ? De Paris - Nice au Dauphiné en passant par le Tour l'an passé comme de la Vuelta à la Catalogne en passant par Thonon - Trieste cette année !
Il y a quinze jours, Gilberto Simoni m'appelle en catastrophe car il cherche un équipier en montagne pour gagner la célèbre course alpestre du Léman à l'Adriatique. Je réponds favorablement à son offre. Le trentinois m'informe qu'en raison de la crise il n'a pas les moyens de s'offrir plus de deux gregarios. C'est ainsi qu'on part seulement à trois de Thonon avec Judith Arndt, la longiligne rouleuse allemande quant à elle chargée de boucher les trous dans les vallées...
Gibo, qui vit mal sa retraite du peloton, veut revenir sur le devant de la scène lors de ce Thonon - Trieste. Pour cela, son plan est clair : on attend la cinquième étape, c'est-à-dire l'arrivée mythique au Stelvio pour tout faire péter ! Avant cela, il faut contenir les assauts des italiens, des suisses et des français qui rêvent comme nous de grandeur sur l'Adriatique. Dès la première étape remontant la vallée du Rhône, je perds un quart d'heure au général car je dois esquiver la douane romande qui m'attend à Morgins pour m'intercepter suite à mes provocations du printemps...
Une fois en Suisse allémanique, je peux souffler, la connerie helvétique s’effritant à Sierre ! Je mène grand train le lendemain dans le Simplon pour ramener Gibo sur la tête de course. En effet, mon leader a été victime d'une panne de réveil et l'on part de Brig avec un bon quart d'heure de retard sur le reste du peloton. Au prix d'une poursuite acharnée, on recolle dans le descente vers Domodossola...
Il faut attendre la troisième étape pour voir les premiers écarts au général. Dans San Bernardino, la sélection s'opère par l'arrière et Gibo m'engueule grave car je coince sous la pluie. A la ville-étape de Splügen, ça part en sucette totale dans la taverne où un certain Jean Claude Van Damme sort pour la première fois de ses gonds. Celui-ci, qui fait banc à part, se plaint de tout et n'importe quoi. Gibo, très nerveux le remet à sa place, ce qui ne plait pas au blaireau intergalactique qui le jette la nuit tombée dans l'Hinterrhein, un torrent glacé formant le Rhin un peu avant Coire !
C'est d'ailleurs là-bas que l'on retrouve Gibo au petit matin transi de froid. Ce dernier est rappatrié d'urgence en hélicoptère à Splügen... une heure et demie après l'heure de départ de la quatrième étape ! Je ne te raconte même pas la poursuite effrénée que l'on mène dans la Spluga, le Maloja puis le Julier. On limite l'écart à dix minutes à l'arrivée à Pontresina où l'on dort au pied d'un magnifique glacier dans la chambre d'hôtel d'un certain Lance Armstrong, habitué des lieux lors de ses passages au Tour de Suisse ! Gibo en profite pour se transfuser la veille du Stelvio avec l'attirail du gangster américain laissé en plan lors d'un contrôle inopiné des vampires de l'UCI...
La grande étape de montagne du Stelvio comporte cinq cols à plus de 2000 mètres avant la montée finale de 22 bornes à 7% vers la Cima Coppi de ce Thonon - Trieste. On gère dans la Bernina et la Forcola où l'on croise Domenico Pozzovivo venu se recharger à Livigno car les produits dopants sont détaxés là-haut. Arrivé à Bormio, la grande bataille s'enclenche. Je démarre dès le bas du Stelvio avec Gibo dans la roue. On fait l'écart tout de suite. Je reste avec lui les sept premiers kilomètres avant de sauter dans le fameux passage à 14%. Les tifosis sont fous sur le bord de la route, je n'ai jamais vu une telle ambiance en France ou chez ses coincés de confédérés. Je reste avec les autres leaders jusqu'en haut. Une demi-heure plus tard, à 2758 mètres d'altitude, Gibo a creusé des écarts sidérants qui lui permettent de prendre le maillot rose avec une minute d'avance sur le restant de la meute ! Sur la Cima Coppi, une ravissante italienne me demande si je suis marié. Je lui réponds que je le suis à l'histoire du cyclisme mais que je m'offre de temps à autre du bon temps avec la gente féminine. Par conséquent, je m'offre un after épique à Sluderno avec elle et Gibo devant Italie - Allemagne. Super Mario règle la note...
Gibo roulant maintenant sur ses montagnes veut plier Thonon - Trieste dès le lendemain même si le terrain ne s'y prête pas vraiment. C'est ainsi que nous démarrons violemment à mi-étape dans le Palade surprenant tous nos adversaires. Nous montons 42x25, basculons ensemble et poursuivons l'effort dans la Mendola où Jean Claude Van Damme affirme à la RAI vouloir me casser la gueule pour une raison indéterminée. Ce dernier revient sur nous dans Bolzano en s'accrochant aux voitures suiveuses. Mais c'est lui qui se fait péter la gueule dans la dernière bosse vers Fiè Allo Sciliar. Pas de pitié pour les blaireaux !
Avec maintenant trois minutes d'avance au général, nous devons défendre lors de la septième étape parcourant les Dolomites. L'enchaînement Gardena - Sella - Pordoi - Campolongo - Valparola - Giau fait peur. C'est le marathon avant l'heure et l'on contrôle admirablement bien la course toute la journée sous la canicule. Au Pordoi, on se permet même de s'arrêter pisser devant la stèle de Coppi et le vélo de... mon leader Simoni ! Les italiens fadas du trentinois ont cimenté son Willier au sommet du Pordoi l'été dernier. On attend ensuite la montée finale sur le Giau pour porter l'estocade. Je remporte l'étape et m’accapare le maillot de meilleur grimpeur quant Gibo conforte son paletot de leader...
A deux jours de l'arrivée, il ne reste plus que le Monte Zoncolan pour nous priver de la victoire finale à Trieste. En effet, le géant des Dolomites est une excentricité de la nature, un col aussi flingué que l'Angliru en Espagne avec ses 7 kilomètres à 15% ! Gibo a installé un 30x32 pour l'occasion, comme Contador l'an passé sur le Giro. Dans le Zoncolan, il n'y a plus de tactique, c'est CSM ou chacun sa mère comme dirait notre directeur sportif. Je m'en rends rapidement compte à la sortie d'Ovaro. Je reste cloué à la pente comme une nymphomane à mon sexe. 100 000 personnes crient à tue-tête sur la célèbre montagne, on se croirait littéralement au Nou Camp ! 7 puis 6 et enfin 5 km/h, je m'accroche juste avec ma tête. Gibo s'envole au plus fort de la pente devant le panneau Francesco Moser, un type qui lui a tout appris des techniques de préparation, quand nos adversaires sont à pied. Je finis troisième de l'étape à... 15 minutes de Gibo qui gagne une troisième fois là-haut et compte maintenant plus de dix minutes d'avance au général ! L’hystérie est momentanément freinée le soir par la branlée infligée par les bouffeurs de tapas aux ritales en finale de l'Euro. Fuentes a filé tous ses produits aux footeux espagnols, trahissant Rafael Nadal à Wimbledon...
La dernière étape en Slovénie est une longue procession sous la chaleur accablante où rien ne sera tenté vu les écarts trop importants au général. Gilberto Simoni remporte Thonon - Trieste haut la main devant les siens quand je m'accapare le classement de la montagne et Judith Arndt celui des féminines ! Jean Claude Van Damme finit lanterne rouge de la course à 27 heures et 36 minutes de Gibo. Il a monté le Zoncolan à dos d'âne le vélo sous le bras. Pour attirer un peu l'attention des suiveurs à l'arrivée, il s'est même jeté à poil dans le port de Trieste, ce qui n'a pas manqué de choquer les organisateurs de la course. Van Damme est déclassé, tabassé dans un obscur poste de police et enfin déplumé par les potes yougos de Viktor Troicki ! La nuit est chaude comme jamais. Judith Arndt me demande en mariage pour fêter notre victoire. Je lui réponds que nous ferons l'amour une fois revenu en Occident. Le lendemain, au réveil à 16h30 du matin, la presse internationale est dithyrambique. L'Alliance Reich Team Kaiser Bientz - Arndt offre Trieste à Simoni dans l'Equipe ou encore La Rinascimentale d'Il Gibo d'Italia dans la Gazzetta dello Sport ! Je m'enfuis à Venise prendre un avion privé pour Londres où le Rodj' m'attend demain pour fracasser Djokovic, remporter un 17ème Majeur et récupérer dans la foulée sa place de numéro un mondial ! Impossibile è nulla...