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  • Fangio
  • Je m'appelle Fangio. Je suis un libre penseur, un vrai. J'ai ouvert ce blog pour partager mes émotions, mes peines, ma haine aussi. Petit journal laissé à la merci d'un parisien allumé aux amphets...
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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 12:32

 

Fini le monopole du champion sur les récits de Grands Tours. Les seconds couteaux, les gregarios prennent la parole, et aujourd'hui, moi, Tejay, je vais vous faire vivre le Tour d'Autriche (ou Alpen Tour pour le champion) vu de l'intérieur. Vous saurez tout, les poches de sang, les transfusions dans des hôtels sordides, le vrai déroulement d'une journée en mode Tour, les débriefings avec les préparateurs mentaux parisiens en équilibre sur la cuvette des chiottes, le mythe va en prendre un coup...


Alors suivez moi dans Inside The Alpen Tour.

 

Alors qu’est-ce que vous avez lu dans la version officielle du Tour d'Autriche ou Alpen Tour ?


Vous avez lu :


- une organisation sans faille : c'est vrai, de belles étapes bien calibrées, une montée en charge progressive, des cols majestueux, un ou deux problèmes de routes interdites aux vélos ou de tunnels non éclairés, des supposées pistes cyclables avec des becs à 15% qui se terminent en cul de sac… mais rien de grave.


- des faits d'arme, souvent rapportés par le champion lui-même lorsqu'il se trouvait seul sur la route alors que Cadel et moi avions opté pour la piste : "j'ai tout démonté, à 30 à l'heure, y en a pas un qui m'a passé". Pour tout dire, dès le départ, on a bien compris Cadel et moi que tous les événements extraordinaires avaient lieu quand nous n'étions pas là...

 

Sa version de l'épisode de Galtür sera, j'en suis sûr, que le champion a dû ferrailler avec les cyclistes locaux jusque tard dans la nuit... alors qu'en vérité seuls quelques habitants en mini-vélo se promenaient sans phare dans le village à notre sortie du restaurant...

 

Il y a quelques siècles, quelqu’un écrivait ce qui suit et tout ceci campe bien notre champion d’Alberto :

« En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu'il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

—La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu'ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c'est prise de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.

—Quels géants ? demanda Sancho Panza.

— Ceux que tu vois là-bas, lui répondit son maître, avec leurs grands bras, car il y en a qui les ont de presque deux lieues de long. »


- des souffrances extrêmes, des blessures…des pleurnicheries oui (déchirure intercostale, ça me fait bien rigoler, c’est vrai que ça rapproche de la légende du Tour avec ces mecs qui gagnent des étapes avec une clavicule cassée …)


- des pentes et cols incroyables : c'est vrai, la France n'offre peut-être pas ça.


- vous avez lu qu'il a subi des attaques incessantes, de jour comme de nuit, que l'adversité était maximale, que le champion a eu la vie rude...


- vous avez été tenu en haleine par le récit épique du drame de Nauders…

 

Mais en vérité…

 

Rendez-vous est donc pris ce samedi 27/08/2016 à Maienfeld près de Coire, en Suisse.


Pas le terrain de prédilection de notre champion qui parle quatre langues, mais pas une durant toute l’étape conséquence d’une allergie au suisse allemand...


Première étape, on commence par un petit col, et soudain disparition du champion. Une simple photo à prendre, Cadel et moi à 25 sur le plat, mais plus personne. Pause obligatoire à la frontière autrichienne, c’est là que nous entendons parler pour la première fois de la théorie du « gros diesel », démarrage à froid très lent…On reprend alors la direction du premier grand rendez-vous de ce tour, le Billerhöhe, mais de nouveau au bout de quelques centaines de mètres nous ne sommes plus que deux. Force est de constater qu’il est impossible de prendre un rythme adapté, et je le vérifierai à chaque étape, entre le champion qui commence ses étapes à 15 à l’heure et Cadel qui les termine à 45, c’est le grand écart, nous ne sommes pourtant que trois dans l’aventure.


Le Billerhöhe est le théâtre de la première escarmouche. Je pars avec un déficit de 15 ans et de 15 000 kilomètres, mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Dans l’approche du col, je tente une sortie en facteur. Le champion est en discussion avec Cadel, ce qui me permet de prendre quelques longueurs. Mais ce Billerhöhe présente dès le pied de belles rampes, qui ne conviennent pas trop à mon style tout en puissance. J’ai rapidement l’haleine du champion dans le cou, il est fort le salopard, et il a de la marge. Pour ma part, je me trouve contraint de lever le pied sous peine d’explosion dans la première difficulté pendant que lui retourne motiver Cadel à l’arrière de la course. Pov’ Cadel !

 

La seconde étape est une étape de transition jusqu’à Sölden via le Pillerhöhe, pas très haut, bien pentu au départ. Juste le temps de prendre un bel orage, et de faire toute la descente dans le coffre d’une grosse berline allemande. Bien sûr, toute l’étape est ponctuée des rappels de la victoire de Thibaut Pinot en haut du glacier de Sölden, de la montée en cul de sac qu’Alberto nous promet à notre arrivée mais… à 17 heures tout le monde bâche directement à la maison d’hôtes, champion et gregarios. Première difficulté pour le Team : empêcher Alberto de nous traîner le soir dans le bar de nuit avec danseuse sur la table qu’il a repéré en arrivant (plutôt que d’aller repérer la route du fameux cul de sac).

 

Nous sommes au pied du Rombo. On découvre par surprise que le radmarathon s’est tenu la veille de notre arrivée. On dispose enfin d’un wifi convenable, ce qui permet à Alberto de contacter son encadrement parisien pour prendre les consignes de course pour le lendemain.

 

Col franchement assez spectaculaire, même de ce côté. Cadel, qui a bien préparé sa machine pour le Tour, fait exploser sa chaîne juste après un péage (en Autriche, la majorité des cols sont à péage, une arnaque de plus). Finalement, tout le monde parvient au sommet et là, on découvre une descente hallucinante qui sert en fait de final en montée au radmarathon. Avec 200 kilomètres dans les jambes, la vue des lacets à mi-col doit en mettre un sacré coup au moral.

 

Enchaînement sur le Giovo, Alberto part en facteur sous prétexte d’aller pisser au calme. Nous sommes en Italie, il commence à se sentir chez lui. Je reviens doucement sur lui et voilà que se met en place le cirque habituel : décramponné quelques mètres, retour en danseuse et dépassements, vociférations multiples en mode commentaires de course à la RAI qui font se retourner les quelques personnes sur le bord de la route, puis de nouveau plus d’Alberto…un modèle de rouleur !!!

 

Nous dormons pour la première fois en Italie, mais ce n’est pas encore le bon endroit pour Alberto, la serveuse parle un italien avec un accent germanique trop marqué, ça ne passe pas, du coup la commande se fait en anglais. Ça fait maintenant trois jours qu’on se demande à quoi il nous sert…

 

La quatrième étape nous emmène sur les pentes du Stalle du côté d’Anterselva, temple du biathlon. Petite particularité, la fin du col (4 ou 5 kilomètres à 8 ou 9%) en sens unique est sur une route fermée 45 minutes toutes les heures. Bien sûr, cette réglementation n’est pas du goût d’Alberto qui de nouveau nous fait un départ en facteur juste avant la ré-ouverture suivi de deux motards particulièrement éméchés (le Nace, grand et inexpliquable absent de cette course mythique, serait t-il l'un d'eux alors qu'il négocie dans le même temps sévèrement la miss à Paris ?).

 

C’est ce soir-là que notre Tour d'Autriche prend un virage inattendu. Fausse manip' du mécano de Cadel : la manette de changement de plateau HS, soit le tour se termine sur le 34 pour le bucheron australien, soit il faut dérouter la course vers Lienz pour tenter de réparer. C’est cette dernière option qui est choisie mais qui nous promet une étape 5 monstrueuse pour aller affronter les plus hauts cols autrichiens du massif du GrossGlockner.

 

Etape épique, avec Cadel qui revient avec sa machine réparée au pied de la principale difficulté du jour. Notre Aussie démarre dans du 10%, histoire de savoir tout de suite qu’il va souffrir. Moi, qui bifurque à 8 kilomètres du sommet vers un cul de sac à plus de 2400 mètres (Franz Josefs Höhe où Alberto a consolidé son maillot rose sur le Giro 2011) revient à toute allure sur le parcours normal… avant d’essuyer un orage terrible à 2500 mètres, et de me rendre compte en pleine descente qu’il faut remonter sur 2 kilomètres pour passer un autre 2400. Cadel a pris les points de la montagne en haut de Hochtor, provoquant une onde sismique de Innsbruck à Melbourne en passant par les Appenins et Amatrice !


Arrivé dans la plaine, et vexé de nos remarques sur son rythme de course, Alberto mène le peloton à vive allure pendant une trentaine de kilomètres. Mais il est tard. Pour ma part, je commence à être rincé après 160 kilomètres à bloc. Il reste encore 50 bornes et un col  à péage à passer. Pour Cadel et moi, monter dans la voiture à ce moment là, c’est la logique. Le fait qu’Alberto bâche lui aussi, après tous ses récits épiques de Grands Tours, l'est nettement moins… La déception se lit sur nos visages. Nous avions déjà eu ce genre de nausée quand Cadel et moi avions assisté l’année dernière à la fin du mythe des 110 kilomètres par jour du côté d’Arêches, sur la désormais célèbre route des Choseaux (pour les fans absolus, il y a une stèle depuis peu qui commémore l’événement). On se sent tout petit dans ces moments là, désemparés, c’est la fin d’une histoire, la mort d'une légende… et l'on a pas encore tout vu.

 

Le sommet de l'escroquerie se situe pendant l’étape 6. L’approche vers Innsbruck est déjà houleuse, on a perdu Alberto dès les premiers kilomètres et c’est un miracle de le retrouver le long de l'Inn peu avant la traversée d’Innsbruck, mais de nouveau il se laisse décrocher et nous accusera plus tard d’avoir mené des attaques conjointes. On sent que le champion est énervé par les événements récents. Nous arrivons au Kühtai, col à plus de 2000 mètres, pris depuis Innsbruck.

 

La montée a été rythmée par les hordes de motards et de pilotes de bolides italiens et allemands ayant décrété que c’était jour de rallye dans le Tyrol. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente, se profile le redoutable Silzer au dessus de Haiming. Depuis notre embranchement, il reste 2 kilomètres à 6 ou 7%. On le saura plus tard, après la vertigineuse descente sur Haiming, le versant opposé est long d'une quinzaine de kilomètres avec une moyenne affolante de pourcentage. Des passages à 12 - 13 - 14%, ça pue les freins de voiture tellement la route tombe. Mais les statistiques du champion sont là, froides et implacables : le Silzer fait maintenant partie des milliers de cols escaladés. Et donc, parmi ces milliers de cols, combien de cols escamotés finalement ? C'est un peu comme si Lance m'annonçait qu'il a fait son premier 2000, le Lautaret depuis le Galibier, sur la plaque. N'importe quel branleur n'y connaissant rien au vélo applaudirait devant cet exploit...


L'ambiance est lourde pour Cadel et moi. L'image du champion que l'on s'était forgée à travers ses récits épiques est écornée à jamais. On ne sait pas encore que le pire est à venir...

 

Celui-ci intervient pendant l’étape 7, l’étape reine du Stelvio, ce qu’Alberto rapportera plus tard comme le drame de Nauders.

 

2016, le coup de Nauders, une supposée version moderne d’un coup de Jarnac de 1547 (l’expression ayant dérivé plus tard de la signification originelle), est en fait un non-événement, une affabulation gratuite du Pistolero. On l’a de nouveau perdu dans le Passo di Resia, un col sous-dimensionné à 2 ou 3% de moyenne, en plein week-end de vacances, Cadel et moi en mode diesel pour préparer l’ascension suivante, le clou du voyage, le Stelvio. On navigue donc entre 12 et 15 à l’heure, essayant déjà de ne pas se faire écraser dans les tunnels non éclairés (la route est interdite aux vélos mais Alberto ne comprenant pas le suisse allemand, il nous a envoyés au carnage là-dedans), quand soudain El Pistolero revenu de nulle part me dépasse lancé comme une fusée sur la plaque. Confusion, surprise… incompréhension… rires surtout, je crois que je me suis dit à cet instant précis c’est « qu’est-ce qu’il fout encore ce con ? ». Donc, oui peut-être, dans la hiérarchie de tous ces mecs qui se promènent vent dans le dos en région parisienne ça peut représenter une consécration, un aboutissement…mais quand même. C’est juste pitoyable. J’attendais mieux que ça du champion, un peu de dignité.

 

J’ai repris espoir au moment de la grand bagarre annoncée du Stelvio. El Pistolero me promet la misère au plus tard au virage 18 sur 48. Là, on a un vrai défi, un peu de piment à la course, une vraie intention de marquer l’adversaire…

 

Finalement ? Je ne le reverrai qu’en haut du Stelvio. Pschitt ! Le champion que je pensais voir débouler la bave aux lèvres dans le virage 18 est en train de chercher à acheter une marmotte en peluche ! On croit rêver !!! Je pense que le mythe est définitivement tombé là.

 

L’étape se termine. Reste le Gavia pour le lendemain mais sans surprise Alberto ne part pas avec nous. Il doit récupérer. Notre rythme de vie, les réveils matinaux et les étapes à vive allure l’ont épuisé. Il préfère aller grimper le Gavia sous la pluie et dans le vent en fin d'après-midi, c’est un choix. Ça ne nous touche même plus. On est entrés en début de semaine dans un espace inédit, plein de promesses, prétendument magique... Finalement, on a fait le tour des pièces mais rien ne fait rêver à l’intérieur, même pas les mini-bars remplis de fioles et poches de sang, même pas la réceptionniste de l'hôtel de Bormio que tente désespérément de séduire Alberto dans un italien pur et clair vu que nous sommes enfin sortis d'Autriche-Hongrie…

 

Restera de ce Tour d’Autriche un grand moment de camaraderie, des paysages incroyables et des souvenirs… éternels. Alberto est mort mais un grand merci à Thierry.

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Published by Fangio
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